Depuis deux ans, la perle de l’Ouest se classe en tête du palmarès des villes les plus agréables à habiter selon le magazine The Economist. Pas étonnant pour celle qui depuis l’Exposition internationale de 1986 s’est forgé une réputation économique et culturelle incomparable. Pour plusieurs, les présents Jeux olympiques représentent un nouveau point de basculement pour le parcours historique de la ville à l’identité encore fragile et incertaine.
«Paradisiaque, idéaliste avec un brin d’utopie et dans une perpétuelle tension entre le désir de grandir en exploitant l’environnement immédiat et la volonté de maintenir une communion avec la nature», répond spontanément Gordon Price, directeur du City program à l’Université Simon Fraser, lorsqu’on le questionne sur les traits identitaires de Vancouver. «C’est une ville portuaire, un point d’échange, une ville du monde, une ville jeune, multiculturelle et multiraciale qui fonctionne au rythme d’une population dans l’ensemble bien fortunée.»
Difficile de circonscrire avec précision la personnalité de Vancouver. Après tout, la métropole de deux millions d’habitants regroupe 20 municipalités indépendantes enclavées entre la chaîne côtière au nord, le Pacifique à l’ouest, la frontière américaine au sud et les terres agricoles protégées à l’est. À dominance d’héritage britannique, elle accueille néanmoins une population aux origines variées, à commencer par sa communauté asiatique, la plus grande au Canada.
Pour le professeur Price, l’identité culturelle vancouvéroise demeure ancrée dans sa configuration urbaine, caractérisée notamment par l’absence d’autoroutes la traversant. «Vancouver au 21e siècle a des allures d’une ville de la fin du 19e; elle arrive à accommoder les voitures sans pour autant que ses citoyens en dépendent», précise-t-il.
Fruit d’une génération de politiciens, de promoteurs et d’urbanistes visionnaires, le «vancouverisme» est devenu au fil des ans un trait distinct du mode d’ordonnancement de la ville. Cette approche en planification urbaine privilégie notamment un usage partagé des infrastructures – des tours résidentielles aux bases commerciales par exemple – et une mise à profit du transport en commun pour accommoder une densité de population croissante tout en préservant l’environnement naturel.
«Cela génère une culture urbaine très particulière qui regroupe des gens qui partagent des expériences et des espaces communs. Une grande priorité est par exemple accordée au maintien des rues, des parcs et de l’art urbain. Les citoyens de la ville ont aussi la chance d’être près de tout, ce qui leur donne une foule d’opportunités de déplacements autre que par la voiture», explique M. Price.
L’identité de Vancouver face à l’épreuve des Jeux?
Toutes ces ramifications culturelles ont contribué à façonner la personnalité de Vancouver lui permettant aujourd’hui de rivaliser avec des villes de la trempe des Los Angeles ou San Francisco. Toutefois, quel avenir identitaire pour celle dont le visage se transforme sous les feux de la rampe internationale?
Les Jeux olympiques d’hiver de 2010 auront certainement un impact majeur sur l’identité que projette Vancouver à l’échelle mondiale. Alors que plusieurs tendent à y voir l’arrivée d’une vague d’opportunités sans précédent pour la croissance de la ville, d’autres ne cachent pas leurs inquiétudes.
«Depuis une dizaine d’années, je pense que Vancouver passe du statut de petite ville à celui de grande ville avec une taille d’une assise internationale dont le summum sont ces Jeux. Le grand Vancouver tend d’ailleurs à ne devenir qu’une seule ville ce qui forcément génère plus d’attractivité», affirme Karim Hajouji, coordonnateur de programmes à La Boussole, un centre d’aide communautaire qui s’adresse aux francophones en situation de précarité.
«Je pense aussi que l’on va voir l’arrivée en masse de gens animés par une vision économique et financière des choses, ce qui risque de tuer ce bout de culture distincte que je vois s’échapper tranquillement», renchérit-il.
Vancouver sur la voie de devenir un paradis inaccessible au portefeuille moyen et à la remorque de l’industrie touristique ? C’est bien le sentiment qu’appréhendent plusieurs des groupes de pression qui ont pris la rue peu avant la cérémonie d’ouverture sous le slogan évocateur «Take back our City».
«Il y a un réel choix d’avenir qui se joue avec les Olympiques; ou bien Vancouver devient une station balnéaire convoitée par les plus riches de ce monde ou alors Vancouver préservera son sentiment de communauté», déclare David Eby, directeur de l’Association des libertés civiles de la Colombie-Britannique.
En revanche, pour M. Hajouji, il demeure essentiel pour une ville de pouvoir respirer librement malgré les inquiétudes que l’on peut avoir quant à son avenir. «Il ne faut pas qu’une ville soit figée. On a presque fait de Paris une ville musée en se disant que c’était la plus belle ville du monde et qu’il ne fallait rien toucher. Voilà une approche qui tue la ville puisque ce qui en fait ultimement le cachet, ce ne sont pas les beaux immeubles, mais bien les gens qui la composent. C’est sur ça qu’il faut miser.»
